rlassey.jpgRobert Lassey

Le directeur du Collège-lycée international cévenol veille sur 308 élèves issus de trente nationalités différentes. Enfant lui-même du multiculturalisme, il souhaite les éveiller au respect de l’autre.

Du Togo aux Cévennes

En ces temps de rentrée, Robert Lassey est un homme heureux et occupé. Il a accueilli cette année 308 élèves, répartis de la 4e à la terminale. Avec l’ensemble de son équipe, quelque 70 personnes, il veille jour et nuit sur ces jeunes originaires de plus de 30 pays mais aussi, pour une bonne moitié, du Plateau. Leurs motivations sont très variées : certains suivent les traces de leurs parents, protestants africains eux-mêmes venus au Chambon, d’autres viennent ici à la suite d’un échec scolaire, de difficultés familiales ou plus simplement parce qu’ils vivent alentour. « Ici, des boursiers d’Etat cévenols côtoient des fils ou filles de diplomates africains. » Un drôle de melting-pot qui, aux dires de Robert, fonctionne de mieux en mieux. « Des familles du Plateau accueillent même aujourd’hui des jeunes étrangers », souligne le directeur.

Cette année, une jeune Coréenne a rejoint cette communauté colorée. Un long voyage que Robert a lui-même entrepris, il y a une quarantaine d’années. Son père était pasteur au Togo. Un pasteur méthodiste, francophile, passionné de littérature française et désireux que son fils fasse ses études en France. « Où aller alors, mieux que le Chambon ? », se souvient Robert. Le jeune Togolais débarque en 1967 en terre cévenole pour faire une première littéraire. Il garde encore en mémoire « l’hostilité climatique », la découverte du froid, de la neige, des cieux bouchés. Mais si la température se révèle peu clémente, en revanche l’accueil est bon. « Je n’ai jamais connu le racisme et j’ai découvert la formidable richesse que représentaient tous ces élèves, aux origines si variées. »

Héritier du multiculturalisme

Ce multiculturalisme, il en est lui-même l’héritier. Togolais de naissance, toute sa vie a été nourrie de culture française. « On parlait le français à la maison », raconte-t-il. Sa mère était d’origine écossaise . A la naissance de Robert, le Togo est encore sous mandat des Nations unies, administré par la France, après avoir longtemps été colonie allemande. Son père a suivi des études de théologie moitié à Londres, moitié à Paris. Aujourd’hui, ses frères et sœurs vivent en France, en Côte-d’Ivoire et à Lomé. Après ses études de philosophie, lui a cherché à repartir pour le Togo. Il n’y restera que deux mois, tant les conditions politiques – la dictature d’Eyadema – sont « insupportables ». Il revient en France et retourne vite au Chambon, d’abord comme surveillant d’internat, puis comme professeur de philosophie. En 1999, il est nommé directeur de l’établissement. « Mon parcours personnel, dit-il, m’a permis de m’ouvrir davantage à la diversité culturelle qu’offre le Collège-lycée international. »

L’établissement, créé en 1938 par les pasteurs Trocmé et Theis, est passé sous contrat avec l’Etat en 1971. Aconfessionnel, il fait cependant partie du Conseil scolaire de la Fédération protestante. Dans l’esprit de ses fondateurs, l’établissement vise à promouvoir la paix, l’écoute de l’autre, le respect des différences. « Nous venons d’adhérer à la Coordination de la décennie pour la paix. Je travaille actuellement sur un projet appelé “Dépose ta violence”. L’idée est que chacun, à travers un travail littéraire, une œuvre artistique, extirpe la violence qui est en lui et la remette symboliquement. »

Ce protestant réformé, qui fréquente peu les temples mais vit un rapport très personnel à la Bible, a également veillé à la création d’un groupe de rencontre interreligieux. A la demande des élèves, il invite régulièrement un pasteur ou un prêtre du Plateau pour répondre à telle ou telle question. Ou des intervenants venus de plus loin, comme Ghaleb Bencheikh, qui a démontré aux jeunes la cohabitation possible entre islam et laïcité. « Sur ce terrain, j’agis avec prudence, commente Robert, pour éviter toute accusation de prosélytisme. Mais nous voulons nourrir la réflexion des élèves sur des questions philosophiques ou religieuses. » L’établissement ne propose plus aujourd’hui, comme c’était le cas quand lui-même était pensionnaire, de culte hebdomadaire. Les élèves qui le souhaitent descendent au village pour le catéchisme. Chacun est respecté dans ses traditions. Ainsi les élèves musulmans peuvent-ils suivre le ramadan. Ils dînent alors au coucher du soleil, avant leurs camarades. De même si la nourriture servie n’est ni halal, ni kascher, une alternative au porc est toujours proposée.

L’homme ou la femme derrière l’élève

Pour Robert, l’accueil de l’autre passe aussi par l’apprentissage des langues. « Moi-même, je parle le mina, une langue qui vient du sud du Togo et qui est dérivée du bantou. Le mina est aussi parlé au Bénin et au Ghana. C’est de ce bilinguisme qu’est née ma curiosité de la vie et des autres. » Cette double appartenance linguistique et culturelle, Robert la vit comme une richesse intérieure. Même son patronyme en est la preuve puisque Lassey est un nom togolais dont la graphie a été occidentalisée. « Lassey, c’est le prénom que l’on donne au quatrième garçon consécutif. Mon second prénom est Mensah, parce que je suis le troisième garçon consécutif et ce prénom est aussi un patronyme. Au Togo, il est très important d’être situé dans une lignée. » Bien que vivant en France depuis des années, mariée à une Française rencontrée au collège cévenol, Robert reste très curieux de ses origines. « J’ai gardé la langue mais aussi beaucoup de rites initiatiques dont mon père ne nous a jamais coupés. Ainsi, je sais ce que sont les rites de protection contre les mauvais sorts. Pour mes parents, la limite était de ne pas tomber dans le charlatanisme. » Ainsi se surprend-il souvent à parler à son père mort depuis 1978 et se dit également très attaché aux traditions d’hospitalité et d’écoute de l’autre.

Une conviction venue de l’enfance qui dicte son travail aujourd’hui au Chambon. Ce qui l’intéresse le plus, c’est bien l’homme ou la femme qui se cache derrière l’élève. « Je cherche à leur transmettre ce que j’ai moi-même reçu ici : que tout apprentissage est un chemin. Que l’on progresse en s’acceptant et en acceptant l’autre tel qu’il est. » Ainsi n’est-il jamais aussi heureux que lorsqu’il revoit un ancien élève « à problèmes » devenu un adulte équilibré et confiant dans la vie.

Repères

  • Le Collège-lycée international accueille sur 11 hectares situés sur le plateau cévenol 308 élèves de la 4e à la terminale.
  • Outre les séries classiques, il existe deux classes sport-études, une en tennis et une en judo. L’accent est également mis sur les langues (section européenne en anglais), les arts plastiques, le théâtre.
  • 120 élèves sur 308 sont internes.
  • L’association unifiée du Collège cévenol gère l’établissement. L’association des Amis américains du Collège organise des camps d’été et apporte son soutien financier à l’établissement.

Collège-lycée international cévenol
43400 Le Chambon-sur-Lignon
04 71 59 72 52
lecevenol.org

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Réforme n°3144 - 29 septembre 2005