jeudi 28 mai 2009

Pentecote 2009

Du rural à l’international - Histoire

Le Collège Cévenol n'a pas connu Mai 68 car il pratiquait déjà à cette époque une pédagogie visionnaire. Les anciens élèves s'en souviennent encore.

Un Collège en avance sur son temps

Bizarrement, le Collège Cévenol n'a pas vécu Mai 68. Mais pas à cause de son isolement géographique. Tout simplement grâce à ses méthodes pédagogiques bien en avance sur son temps. « Quand André Trocmé et Édouard Theis fondent le Collège en 1938, ils en font dès le départ un établissement mixte ! », rappelle Laurent Pasteur, ancien élève de 1967 à 1969 et président de l'association des anciens élèves. « Dès les années 1940, les élèves sont constitués en délégations, avec des délégués de classe. Ils écrivent eux-mêmes leur propre règlement intérieur. » Autant de revendications étudiantes en 1968 que le Collège Cévenol pratique depuis des décennies. Sans compter qu'il « n'y a pas de marquage au sol entre l'intérieur et l'extérieur du campus. Tout repose sur l'autodiscipline ».

Un autre ancien élève, François Maurice Geoffroy, désormais expatrié en Norvège, scolarisé au Collège de 1965 à 1969, se souvient, lui aussi : avant d'intégrer le Cévenol, il a « dû subir pendant plus de trois années le système autoritaire des lycées d'État de l'époque. Le contraste était fort, j'ai vite compris mon malheur ». Du Cévenol, François Maurice Geoffroy se souvient surtout du « respect mutuel, de la simplicité, de la liberté et de la confiance », qui y régnait. « J'ai découvert l'amitié au-delà des frontières, des couleurs de peau, des croyances et des différences sociales. J'y ai certainement appris, ou renforcé, ce goût d'aller à la rencontre d'autrui, de pouvoir faire des choix, de prendre et assumer mes responsabilités, de cohabiter avec des personnes très différentes. Cela m'a suivi tout au long de ma vie. »

Pèlerinage

François Maurice Geoffroy a depuis développé une carrière d'éducateur auprès de jeunes en difficulté, de personnes handicapées ou de réfugiés politiques, et ce dans plusieurs pays d'Europe (Royaume-Uni, Danemark et Norvège). Laurent Pasteur, quant à lui, est devenu un « entrepreneur social ». Il travaille aujourd'hui pour une agence de communication constituée en coopérative qui travaille dans le monde mutualiste. Il est en lien avec d'autres anciens : un responsable local d'Emmaüs, un médecin qui soigne les plus démunis… Ils sont des centaines comme Laurent Pasteur ou François Maurice Geoffroy à se souvenir avec émotion de leurs années « cévenoliennes » et à y revenir cette année, un peu en pèlerinage, pour le week-end de la Pentecôte. Toutes les chambres d'hôtel ou chez l'habitant sont prises d'assaut, la commune augmentant de près d'un tiers sa population pour l'occasion ! Laurent Pasteur parle de « l'attractivité des racines », du fait que les anciens élèves « sont sensibles au fait d'avoir été dans un établissement totalement exceptionnel dans son histoire et sa pédagogie ».

Dans les années 1960, les professeurs étaient surtout recrutés dans les milieux protestants. Ils vivaient sur place et n'hésitaient pas à poursuivre les cours de philosophie ou d'histoire chez eux en début de soirée. Les relations profs-élèves étaient donc exceptionnelles. A son apogée, le Collège a connu une fréquentation de 500 élèves, contre environ 200 aujourd'hui. « Quand on entend parler des difficultés actuelles, on a envie de s'impliquer », affirme Laurent Pasteur. Un peu trop aux yeux du conseil d'administration, d'ailleurs…

Cultes et table-ronde

L'organisation des festivités des 70 ans n'a donc pas été sans heurts. Mais le résultat est un bel exemple de synergie et de concertation. Outre l'exposition sur la non-violence réalisée par les profs et élèves actuels, plusieurs spectacles sont prévus, proposés à la fois par des anciens élèves et des étudiants d'aujourd'hui. Une table ronde sur la non-violence réunira, samedi 30 mai après-midi, Christian Renoux, ancien président du Mouvement International de la Réconciliation (MIR) et actuel président de la Coordination de la décennie pour la paix et la non-violence, et Vincent Roussel, responsable de la revue Non-Violence Actualité. Joignant le geste à la parole, 80 drapeaux des pays les plus représentatifs du Collège orneront l'un des bâtiments, appelé le Bastico.

Sans oublier deux moments de recueillement spirituel, organisés à l'extérieur de l'enceinte du Collège, pour ne pas froisser les sensibilités les plus laïques : un culte le dimanche matin au temple du Chambon, et un autre le lundi matin, dans la localité voisine de Montbuzat. « J'aurai plaisir à participer à ces cultes, affirme Laurent Pasteur, bien que je sois agnostique, cela me rappellera les dimanches matin de mon enfance où j'y allais à pied dans la neige. » Aujourd'hui cependant, rares sont les élèves qui vont encore au culte. « Il y a peu de demande cultuelle chez les élèves », constate le directeur Fabien Larroque. Pour ceux qui sont en quête spirituelle, le pasteur du Chambon anime un atelier tous les lundis soir. Les temps changent, effectivement.

Marie Lefebvre

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N° 3322 - 28 mai 2009

Voir aussi : "Le Collège Cévenol fête ses 70 ans"
Voir aussi : "Ils sont tous là"

Le Collège Cévenol fête ses 70 ans

Du rural à l’international - Le Collège Cévenol fête ses 70 ans

En plein cœur de la Haute-Loire, le Collège Cévenol, qui fête ses 70 ans, se bat pour offrir à ses élèves locaux et étrangers un cadre attractif, fidèle à ses valeurs historiques de non-violence.

Du rural à l’international

Annika est une jeune lycéenne allemande qui ne voulait pas attendre d'avoir passé le bac pour bien maîtriser les langues étrangères. Alors elle a décidé de passer sa classe de première au Collège Cévenol, au Chambon-sur-Lignon. Elle habite dans une famille d'accueil et n'est pas retournée en Allemagne depuis neuf mois. Du Collège Cévenol, elle apprécie surtout l'aspect international : « Je ne suis pas la seule étrangère. »

À ses côtés, Kangah-Frédérique acquiesce. Française d'origine ivoirienne, elle suit sa scolarité au Chambon depuis cinq ans. Elle s'apprête à passer son bac littéraire dans quelques jours, avant de partir pour l'Angleterre poursuivre des études de droit. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, elle apprécie le côté un peu reculé de la Haute-Loire : « J'aime bien que ce soit isolé, on peut se concentrer davantage. J'apprécie le cadre, la nature. Et puis on y rencontre des gens de partout : Mexique, États-Unis, Espagne, Angleterre, Italie, Namibie, Gabon. »

Dix-neuf nationalités

Mais qu'est-ce qui attire donc autant d'élèves étrangers dans une école en plein cœur du plateau du Vivarais ? Son histoire, d'abord. Fondé en 1938 par deux pasteurs réformés, André Trocmé et Édouard Theis, le Collège Cévenol s'implique rapidement dans des activités de résistance et développe une éducation particulière à la non-violence. De là, sa renommée se répand dans les cercles protestants, mais pas seulement, et au-delà des frontières hexagonales. Aujourd'hui, l'établissement, privé sous contrat, accueille 220 élèves, dont une centaine en internat et une trentaine d'étrangers. Dix-neuf nationalités sont représentées, et toutes les grandes religions. Avec un peu de retard, l'établissement fête en grande pompe ses 70 ans le week-end de la Pentecôte, où se réunira presque un millier d'anciens élèves venus du monde entier.

Le programme Comenius

Malgré les dorures du passé, les enjeux du présent sont bien réels et maintenir le dynamisme et la viabilité économique d'un tel établissement, implanté dans un secteur économique difficile, n'est pas gagné. Le conseil d'administration a embauché un nouveau directeur à la rentrée 2008, qui ne manque pas d'idées et d'entrain pour une école qu'il trouve étonnante : « Un campus ouvert, sans barrière ni frontière, imbriqué dans le village et la nature, c'est inouï en France ! », se réjouit Fabien Larroque, ancien professeur de musique. Pour développer au maximum les atouts du Collège Cévenol, il compte tout d'abord jouer la carte de l'international. L'établissement a donc investi dans les cours de français langue étrangère, dont Annika bénéficie par exemple. Ceux-ci donnent accès au DELF (diplôme d'études de langue française), reconnu au niveau européen. Le Collège s'implique aussi dans un programme d'échange européen, Comenius. En partenariat avec un autre établissement public du plateau, deux écoles allemandes et une tchèque, l'objectif est de mettre en place des méthodes d'apprentissage pour les « élèves à profil particulier ». Or, le Collège Cévenol en accueille de quatre types sur son site : les élèves étrangers, bien sûr, mais aussi ceux porteurs d'un handicap comme la dyslexie, les demandeurs d'asile et primo-arrivants (le Chambon-sur-Lignon dispose d'une Centre d'accueil pour demandeurs d'asile, CADA) et les élèves de sport-études. Les échanges de professeurs et d'élèves ont pour but de confronter les outils pédagogiques utilisés dans différents pays pour accueillir au mieux ces publics.

Le Collège ouvrira aussi à la rentrée 2009 une section européenne allemand à partir de la classe de seconde, qui s'ajoutera à la section européenne anglais accessible dès la classe de quatrième. Les séjours d'études dans des écoles partenaires à l'étranger ont aussi vocation à s'amplifier, notamment pour des séjours de six semaines environ, entre deux vacances scolaires. « En développant le “e-teaching” et le “e-learning”, les élèves qui partent ainsi pour l'étranger ne perdront rien du programme scolaire français », anticipe Fabien Larroque. L'objectif ? « Une ouverture vers d'autres pratiques pédagogiques, langues et cultures, une meilleure utilisation de l'outil informatique mais surtout l'acquisition de compétences transversales et l'investissement d'élèves sur des projets. »

Le directeur ne pense pas qu'aux élèves venus de l'étranger, mais aussi, et surtout, à ceux issus des environs immédiats, dont les origines sont plutôt modestes. « Le Cévenol veut être une ouverture sur le monde pour eux. » D'où cette idée, entre autres, de discussions le soir en anglais, allemand ou espagnol avec les élèves étrangers pour bien comprendre que « la langue est un vecteur de communication, pas une fin en soi ».

Un internat revalorisé

Autre difficulté à laquelle le Collège a été confronté : la revalorisation de son internat, qui a permis de mettre fin à certains problèmes (détérioration des bâtiments, comportements addictifs), grâce à une reprise en main ferme par la nouvelle direction, mais aussi en améliorant le cadre de vie (accès à l'informatique, renouvellement du mobilier). Une communication plus assidue est aussi établie avec les familles, et un effort devra être accentué pour proposer des activités ludiques aux internes.

Grâce aux équipements sportifs à proximité, les possibilités ne manquent pas : ski, patinoire, équitation, golf, judo, tennis, rugby... Mais aussi soirées promotions (comme la « prom' » américaine) ou sorties shopping à Lyon. « Il nous faut suivre l'élève interne non seulement dans ses manquements mais aussi dans ses idées et ses envies », insiste Fabien Larroque. L'avantage du sport, c'est qu'il « apprend à vivre avec soi et avec les autres ». Car l'enjeu actuel est de taille : « Comment cadrer les élèves dans un environnement ouvert ? Aujourd'hui, beaucoup de parents cherchent justement un cadre pour leurs enfants qui leur permette d'étudier dans de bonnes conditions. »

L'éducation à la non-violence reste le principal fil conducteur du Collège. Fabien Larroque souhaite que l'établissement redevienne un « laboratoire d'expérimentation pédagogique et éducative ». Pour cela, il dispose d'une bonne tradition historique. A la fin des années 1960, se rappelle le Néerlandais Michel Snethlage, ancien élève de 1965 à 1972, « on participait à des manifestations à Saint-Étienne dans le cadre du mouvement contre l'armement nucléaire. C'était l'époque du programme d'armement du général de Gaulle. Profs et élèves partaient manifester ».

Nelson Mandela

Cinquante ans plus tard, et à l'occasion des 70 ans du Collège Cévenol, élèves et professeurs se sont mobilisés pour monter une exposition sur les personnages et associations marquants de la non-violence. Dix-huit panneaux ont ainsi été réalisés dans quatre langues différentes, présentant Ghandi, Martin Luther King, Nelson Mandela, Willie Brandt ou encore Mikaël Gorbatchev. Ils seront exposés lors des festivités des 70 ans à la Pentecôte. Des salles de classe vont être baptisées des noms de ces personnages historiques. Un projet pédagogique passionnant, selon Jean-Henri Teyssier, professeur d'histoire, et surtout indispensable : « L'actualité nous place tous les jours face à des situations de violence, d'où la nécessité absolue d'éduquer à la non-violence. Au-delà des 70 ans, nous voulons nous engager dans une réflexion de longue haleine sur ce sujet. » Un projet ô combien d'avenir.

Marie Lefebvre


Les 70 ans du Collège Cévenol
Du 29 mai au 1er juin
Le Chambon-sur-Lignon

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Voir aussi "Histoire"
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