Les protestants et l’enseignement

Quelle est leur spécificité ? Leur mission ? Quelles sont les explications historiques à leur faible nombre ? Existe-t-il une façon « protestante » d’enseigner ? Quelles sont les valeurs transmises dans les écoles évangéliques qui se développent aujourd’hui ? Les réponses des acteurs scolaires.

L'enseignement protestant, combien de divisions ? Les Eglises françaises issues de la Réforme ont tellement épousé la laïcité dans les années 1880 qu’elles n’ont créé quasiment aucun établissement privé confessionnel. Résultat, il n’existe aujourd’hui sur l’ensemble du territoire national que six écoles privées protestantes qui regroupent, de la maternelle à la classe de terminale, en tout et pour tout… 2 760 élèves. Les deux tiers de cet effectif étudient à Strasbourg, à l’école Lucie-Berger ou au Gymnase Jean-Sturm, dans une région concordataire qui n’a pas connu les lois Ferry. Dans le reste de la France, les écoles maternelles et primaires Marie-Durand à Nîmes et Endoume à Marseille, le collège Bernard-Palissy en région parisienne et le Collège Cévenol au Chambon-sur-Lignon accueillent quelque 860 élèves – un effectif similaire à celui des écoles évangéliques qui ont vu le jour en France ces vingt dernières années. L’Ecole Alsacienne, à Paris, pourtant créée par des pasteurs, ne se revendique plus comme protestante mais comme purement laïque.

L’apport des protestants luthéro-réformés à l’enseignement se limiterait-il donc à un strict respect de la laïcité ? « L’empreinte, la signature protestantes doivent être comprises comme génératrices de vraie laïcité », estime en effet Gérard Fath, agrégé de philosophie et professeur émérite de l’université Nancy-2. Valentine Zuber, historienne de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études et ancienne professeur d’histoire-géographie dans des collèges publics, témoigne de sa « très grande attention portée à la neutralité, notamment dans les cours traitant du fait religieux : les Hébreux, l’islam, la religion au Moyen-Age, la Réforme, etc. J’essayais de montrer la complexité de chaque événement sans endoctriner ni influencer ».

Exemple : elle évite de parler de « Contre-Réforme » ou de « Réforme catholique » mais parle de « Réforme tridentine » pour ne pas prendre position. Face à des élèves à 70 % de culture musulmane, elle invoque la neutralité des « informations factuelles » pour « respecter la culture de l’autre », sorte d’héritage de la « culture minoritaire protestante ».

Un besoin de non-conditionnement

Pourtant, Gérard Fath prévient : « Les protestants, laïcs, doivent veiller à ce que la laïcité soit ouverte et ne se referme pas sur une neutralité inodore, incolore et aseptisée. La laïcité devrait être ouverte à l’espérance de chacun, de façon à en garder le “grain de sel”. Au lieu de les ignorer, elle devrait donner à chacun la possibilité d’expliciter ses référents et d’en débattre pour mieux comprendre les différences. »

Car aujourd’hui, rappelle Isabeau Beigbeder, membre du Conseil scolaire de la Fédération protestante de France, ancienne responsable de formation à l’IUFM de Versailles, les élèves, surtout musulmans, n’hésitent pas à poser des questions en rapport avec le « fait religieux », et ce dans toutes les matières, y compris scientifiques (les origines de la vie, la conception, l’avortement, etc.). « Il faut que les enseignants soient capables de faire la différence entre ce que l’on sait et ce que l’on croit, de façon à répondre habilement aux questions des élèves. » Or, les protestants sont un peu plus sensibles à cet enjeu, du fait de leur héritage « protestataire devant tout dogmatisme », selon Gérard Fath.

« La prééminence donnée à l’appropriation personnelle de la Parole chez les protestants a notoirement développé le goût d’une lecture intériorisée, intime, remise en chantier indéfinie d’un message qu’il ne s’agissait aucunement d’apprendre simplement par cœur », poursuit le philosophe nancéen. Chez les protestants, le « souci de se confronter avec un texte fort sans intermédiaire institué, sans prêt-à-penser » aboutit à un « besoin de non-conditionnement ».

Résultat, un enseignement protestant serait plus « bottom up » (du bas vers le haut) que « ex cathedra ». Pour Gérard Fath, l’autorité « ne devrait [donc] pas être inculquante, mais structurante » ; et, selon Isabeau Beigbeder, il s’agit de « faire autorité sans être autoritaire ». Comment ? « Par la rigueur, la précision et la richesse de son enseignement, et par le respect porté à chaque élève. » Cette ancienne professeur de philosophie se souvient avoir pris du temps avec chacun de ses 35 élèves pour revoir leur dissertation individuellement. Ce respect dû à l’élève, qui suppose de nombreuses heures supplémentaires, l’a également amenée à bannir de son vocabulaire le terme de « nul » car « personne n’est nul ! ».

Se tromper pour progresser

Anne-Marie Boyer, professeur d’allemand à la retraite, renchérit : « En tant que croyante – je ne dis pas protestante –, je sais que même quand l’élève m’ennuie, il a sa dignité. Il veut me dire quelque chose, même quand il me casse les pieds. Il n’y a pas d’élève que l’on puisse exclure et d’autres préférer. Cela nécessite de ne pas l’enfermer dans une image et de toujours travailler sur soi-même. Il peut toujours en ressortir du bien, il peut toujours grandir. » De plus, « cette vision héritée de la Bible donne un autre regard sur l’humain. L’enfant n’est pas une bête à concours, il a le droit de se tromper. Ce n’est pas spécifiquement protestant, mais biblique. On a le droit de se tromper pour progresser ».

Une vision qui insiste moins sur les performances académiques de l’élève et valorise plus ses aptitudes artistiques ou manuelles – qui ont une grande place dans le système scolaire allemand, d’inspiration protestante. Anne-Marie Boyer l’a vécu de l’intérieur dans des classes « européennes » qui développaient de nombreuses activités en langue allemande, y compris manuelles. « Cela a permis de découvrir que des élèves bloqués au niveau intellectuel étaient de véritables artistes et des experts en ébénisterie ! » Rien d’étonnant alors que l’école protestante d’Endoume, à Marseille, ait fait du théâtre une matière obligatoire dès la maternelle.

Autant de caractéristiques que l’on retrouve également dans l’éducation anglo-saxonne, de culture protestante, que les élèves de la section internationale du lycée public de Sèvres découvrent avec joie. « Les profs français, cartésiens, sont très rigoureux, donnent des notes sévères, et disent souvent : “Vous n’allez jamais réussir, c’est catastrophique, vous êtes pénibles”, constate Paddy Salmon, responsable du département d’anglais. Nous, au contraire, nous insistons beaucoup sur le positif, ignorons le négatif, pour les aider, les encourager et ne jamais les désespérer. Il est psychologiquement prouvé qu’un élève encouragé à avoir confiance en lui réussit mieux. »

Celui que tous les élèves appellent « Paddy » ne les prend jamais de haut mais cherche à les responsabiliser : « S’ils ne sont pas d’accord, ils peuvent le dire. L’éducation est une discussion, un débat constant. Le prof n’a pas toutes les réponses, surtout en littérature ! » Il utilise également le théâtre dans sa pédagogie. « Des élèves qui ne sont pas valorisés dans le système académique deviennent des héros sur scène ! Ils changent de vision sur eux-mêmes. Ils réussissent dans le théâtre, puis leurs notes décollent, alors qu’ils étaient en échec », se réjouit-il.

Repères

Six établissements privés protestants sous contrat en France :

  • Ecole et collège Lucie-Berger à Strasbourg (850 élèves)
  • Collège et lycée Jean-Sturm à Strasbourg (1050 élèves)
  • Collège Cévenol au Chambon-sur-Lignon (270 élèves)
  • Collège Bernard-Palissy à Boissy-Saint-Léger (300 élèves)
     Ecole primaires
  • Marie-Durand à Nîmes (200 élèves)
  • Ecole primaire protestante d’Endoume à Marseille (90 élèves).

Dix-huit établissements privés évangéliques hors contrat en France, regroupant 800 élèves en tout, réunis au sein de deux fédérations.

A noter

Le Conseil scolaire de la Fédération protestante de France organise un colloque les 25 et 26 janvier, à la Maison du protestantisme, 47, rue de Clichy, Paris 9e, sur le thème : « Enseigner et éduquer aujourd’hui : réflexions protestantes ».
Au programme :
« Ecoles protestantes : une survivance, des enjeux ? »
« Enseignement religieux, culture religieuse, enseignement du fait religieux »
« Ecole et laïcité ».