LES VALEURS REPUBLICAINES SONT-ELLES TOUJOURS UN VECTEUR D’INTEGRATION ?

DEBAT IDENTITE NATIONALE

Robert Lassey
28 janvier 2010

Les valeurs républicaines sont-elles toujours un vecteur d’intégration ?
A première vue, cette problématique peut paraître paradoxale, voire ambiguë. Pourtant, à mon sens, nos valeurs républicaines déterminent encore, peut-être plus qu’hier, un des socles tangibles, le fondement à partir duquel, nous sommes capables de nous identifier. Liberté Egalité, Fraternité, Solidarité, Laïcité ne constituent-elles pas le miroir qui nous renvoie, qui devraient nous renvoyer l’image de ce que sommes ? La question de la différence parcourt en effet notre temps, et même le subvertit quelque peu. La différence des sexes, la différence de la culture et de la nature, la différence entre les cultures et les codes nationaux ou régionaux se sont réaffirmées de plus en plus. Une hantise traverse notre époque saturée de communication, celle du repli de chacun sur son territoire. Ce n’est pas dans cette optique, je voudrais aborder humblement cette rapide réflexion, même si cette problématique de repli identitaire n’est pas à évacuer. Mais ce n’est pas notre débat.
Que disent, que signifient les valeurs républicaines. La liberté prise dans un sens absolu, naturelle, comme le font certains, pourrait être comprise comme cette disposition naturelle à ne faire que ce que notre désir nous pousse à faire. Elle devient source de conflits, d’oppositions entre deux libertés qui s’affrontent ? Comprise ainsi la liberté est négative, stérile C’est précisément ici que la valeur égalité intervient pour signifier que même libres et différents, nous demeurons semblables. L’égalité ne signifie en aucune façon, l’identité au sens où l’un équivaudrait à l’autre, l’un serait identique à l’autre. L’égalité stipule simplement mais sereinement que la liberté de chacun sera préservée dans l’égalité des droits et des devoirs. Mais nous demeurons ici sur le strict point du Droit positif, du Contrat social tel que Jean Jacques Rousseau l’envisageait. Dans ce Contrat social, la fraternité vient rajouter une dimension affective qui nous rappelle que nous appartenons au même Tout La fraternité n’est pas juridique, mais elle nous invite à nous transcender, à aller vers ce que nous appelons, la reconnaissance d’autrui par soi et de soi par autrui. C’est en ce sens que la fraternité est une de ces valeurs républicaines. C’est cette même dimension de fraternité à laquelle nous revoie aussi l’injonction morale évangélique « Aimez-vous les uns les autres. » La solidarité, elle aussi non juridique vient s’inscrire dans le concret de la fraternité, dans l’agir. Enfin, la laïcité vient, par-delà les différences, toutes les différences rappeler à chacun d’entre nous qu’il existe une garantie d’exercice de la liberté mais à la seule condition que le respect de l’autre, le respect absolu de sa liberté de conscience demeure inviolable. La laïcité est ainsi ce par quoi, nos différences ne sont pas niées, mais la Loi, comprise comme l’expression de la volonté générale s’impose à chacun. Seule la loi nous préserve des injustices et nous impose de les éviter autant que possible. Si par malheur, la Loi venait à être ignorée, voire bafouée, le Contrat serait rompu. D’un point de vue théorique, ce que je viens de décrire peut paraître valide, en tout cohérent. En ce sens que l’intégration serait possible dans le respect de la Loi. Mais je pense que le postulant à la nationalité française, mais aussi chaque citoyen français a un parcours personnel à travers lequel il rencontre la France, il rencontre une culture à laquelle il s’identifie, il adhère de plein gré. Je ne suis pas né français, je le suis devenu, par choix délibéré et réaffirmé, non pas par intérêt calculé, qui eût consisté à me dire « en possédant des papiers français je m’exonérerais de tracasseries administratives, mais par une attitude que je qualifie d’adhésion totale., mais sans renoncer à moi-même , sans renoncer à l’autre part de moi-même, à l’autre culture qui m’a vu naître et qui m’a transmis aussi ses premières valeurs humanistes Ces valeurs-là je les porte aussi avec moi, elles m’ont édifié et je pense les transmettre aussi dans mon métier... Je suis né dans la culture française, j’ai été nourri de la culture française depuis mon enfance, mais je ne comprenais pas que je ne puisse être considéré comme un s français à part entière. Aussi loin que je remonte dans mon histoire, même en Afrique je me suis toujours senti français sans en avoir eu, tout de suite, la reconnaissance administrative. Mais j’appartenais, j’appartiens toujours à cette autre culture, ma culture de naissance dont les valeurs sont miennes. On peut naître administrativement français, mais il restera toujours un parcours à accomplir, celui d’un homme, être de conscience et de volonté qui doit conquérir, acquérir une série d’identités dont celle de sa nationalité. Certains en changent, d’autres bénéficient d’une double, voire d’une triple identité nationale. Identité nationale ou nationalités? S’il y a un vecteur essentiel d‘accès à cette identité en mouvement- car elle n’est jamais figée, c’est bien la langue qui révèle toute la complexité, les richesses, les paradoxes de la culture d’une nation. Posséder une langue, c’est déjà avoir une identité. Celle par laquelle non seulement on nomme les choses et les êtres, mais aussi celle par laquelle on se nomme soi-même, on nous nomme. Pour de multiples raisons géopolitiques, nous vivons une époque qui est marquée pou un double phénomène de déracinement et d’enracinement. , mais ce n’est pas tellement une nouveauté dans le principe, la Renaissance et d’autres périodes historiques ont connu ce genre de mouvement. En effet nous sommes souvent confrontés à l’arrachement à un territoire, à une langue, à une culture. Cet arrachement peut être un choix volontaire contraint J’allais dire qu’importe, mais pas tout à fait. Il est le commencement de quelque chose, une ouverture à autre chose, un appel à l’humilité, au dépassement de soi à admettre, qu’il existe d’autres consciences, d’autres existants semblables mais tout aussi différents de soi. Mais l’arrachement, implique nécessairement l’enracinement. Celui-ci s’accomplirait dans l’Universel que résument bien les valeurs républicaines, au-delà et par-delà les particularismes En s’enracinant en France, on choisit ces valeurs républicaines comme bases, comme fondement de cette universalité. Celle par laquelle, sans renoncer à soi, on reconnaît les autres qui, à leur tour vous reconnaissance. C’est me semble-t-il, le sens, la signification des Liberté Egalité Fraternité, Laïcité, Solidarité. Ou encore, comme je le soulignais tout à l’heure « Aimez-vous les uns les autres ». S’enraciner, s’intégrer dans un ailleurs, en l’occurrence en France ce n’est pas renoncer à sa culture. C’est l’enrichir d’autres cultures, c’est s’enrichir et enrichir les autres. Le cheminement qui conduit à l'intégration est le résultat de deux volontés qui se rencontrent qui débattent et qui s'acceptent mutuellement dans une totale réciprocité. Les valeurs républicaines Liberté Egalité Fraternité, Solidarité, Laïcité en sont les garantes, la base inaliénable. Je voudrais conclure en disant Je n’ai pas une goûte de sang de France dans mes veines, mais la France coule dans mon âme définitivement. Moi, je le sais, quoiqu’il arrive. Les désaccords aussi font partie de cette identité. Ils ne m’en excluent pas.
Et c’est parce que j’ai cette identité-là, que peux je poursuivre mon chemin vers l’Europe, vers l’humanité. Chaque étape de ce cheminement doit être dépassée sans être niée. : J’appartiens à une peuple, à des peuples, à une nation, à l’humanité. Telle est, en définitive la conquête à réaliser.
Je voudrais vous offrir ces mots d’un ami très cher, aujourd’hui décédé, le Pasteur Alain BLANCY, qui fut membre du Groupe des Dombes, structure du dialogue interreligieux.
« Nous sommes des passeurs, des passants, des passagers plus debout que couchés, suivant la trace et laissant l’empreinte des passages antérieurs et postérieurs »

Rapide note biographique
Robert Lassey, né au Bénin, de parents togolais.
Etudes supérieures de Philosophie et d’Anthropologie à l’Université Paul Valéry de Montpellier.
Naturalisé en 1982 Enseignant de Philosophie à l’Ensemble Scolaire Catholique d’Yssingeaux.
Ancien directeur du Collège Lycée Cévenol du Chambon sur Lignon.
Collaboration pendant trois années au programme La Route de l’Esclave du Réseau des Ecoles Associées à l’UNESCO