3441.jpgEntretien dans Réforme avec Claude Le Vu,président du Conseil d'administration du Collège Cévenol

Après le drame du Chambon-sur-Lignon, les responsables du Collège Cévenol justifient leur attitude. Et racontent.

Le viol et l’assassinat d’une adolescente du Collège Cévenol au Chambon-sur-Lignon sont devenus au fil des heures une affaire d’État avec l’intervention du gouvernement en début de semaine. Au centre de la polémique, l’accueil de mineurs coupables de crimes sexuels dans les enceintes scolaires. Et, de manière plus générale, la prévention de la récidive. Face à l’horreur et à l’émotion suscitées par ce crime épouvantable, les responsables du Collège-lycée Cévenol international tentent de répondre aux interrogations des uns et des autres. Dimanche, le directeur de l’établissement et les président et vice-président du Conseil d’administration du Collège Cévenol ont rejeté, lors d’une conférence de presse, les accusations de laxisme dans l’accueil des élèves. Le directeur de l’établissement ne connaissait pas la nature des délits reprochés à l’élève qui est présumé avoir mortellement frappé Agnès. Claude Le Vu, président du Conseil d’administration, confirme et développe ici le point de vue du Collège Cévenol.

Comment réagissez-vous au drame de l’assassinat de cette jeune fille dans le cadre du Collège Cévenol ?

Avant toute chose, nous partageons la douleur de la famille, comme je l’ai exprimé en introduction de notre conférence de presse ce dimanche. Nous sommes dans ce drame et dans ses conséquences immédiates. Nous avons tenté d’accompagner les élèves et le personnel de l’établissement. Une réunion d’information de tous les enfants et du personnel d’encadrement s’est tenue lundi. Ce même jour, le pasteur du Chambon, Andreas Braun, avec qui le Collège est en très grande proximité, a réuni les élèves qui le souhaitaient pour un temps de recueillement spirituel. Depuis son arrivée au Chambon, il est d’ailleurs chaque semaine à la disposition des élèves qui désirent le rencontrer et partager leurs questions.

Une cellule de soutien, composée de médecins, psychologues et infirmières, a été mise en place avec l’administration de l’Éducation nationale. Depuis lundi, les cours ont repris normalement.

Pourquoi cette polémique sur les responsabilités réciproques de la justice et du Collège est-elle née ?

La raison principale est la sidération qui a suivi la découverte macabre du corps de notre jeune élève et l’émotion profonde qu’elle a suscitée. Les médias aidant, la France entière s’est émue de cette affaire, jusqu’au gouvernement. Pour notre part, nous avions décidé de ne pas intervenir dans un premier temps. Mais, face aux accusations qui ont accrédité l’idée que le directeur du Collège était au courant des faits reprochés au jeune meurtrier avant son entrée au Collège, nous avons été contraints de réagir.

Le directeur du Collège a accepté de prendre le jeune garçon, aujourd’hui présumé coupable, dans notre établissement alors qu’il était informé par ses parents de ses quatre mois d’emprisonnement préventif. Il a estimé qu’il fallait lui donner une chance de se réinsérer. Il savait en effet qu’il avait un suivi psychologique, mais absolument pas qu’il était soumis à un contrôle judiciaire. Pas plus que les faits qui lui étaient reprochés étaient de nature sexuelle. Il est évident qu’en pleine connaissance de cause son inscription au Collège aurait été refusée. Nous avons recalé une vingtaine de dossiers l’année dernière, cela ne nous aurait posé aucun problème. Mais la tradition de notre établissement est de donner une chance aux enfants malmenés par l’existence. Nous ne voulons pas être un collège élitiste, mais plutôt être un établissement qui octroie à quelques élèves une seconde chance, une possibilité de « rescolarisation » pour remettre sur les rails de l’existence ceux qui ont parfois du mal à s’y tenir.

Certains commentaires de la presse laissent entendre que votre projet éducatif serait dépassé ou déphasé...

Je ne vois pas comment renoncer aux valeurs que nous défendons ici. Celles d’un collège ouvert sur le monde, sur les différences et les cultures du monde. Il n’y a jamais eu de clôture au Collège Cévenol et nous y tenons. Nous ne renoncerons jamais à l’humanisme, ni à la non-violence et à la recherche de la paix entre les hommes. La tragédie pour nous est que cette horreur se soit produite là où elle était le plus improbable, là où les valeurs de respect et d’attention à l’autre sont les plus fortes. Notre pédagogie n’est en rien laxiste et peu directive, comme le laissent entendre certains commentateurs.

Nous avons mis en place diverses procédures de suivi et de responsabilisation des élèves qui portent leurs fruits. La limite pourtant est celle de nos compétences. Nous ne sommes pas un établissement de rééducation, ni un centre fermé pour prédélinquants. Nous accompagnons des jeunes gens en difficulté au plan personnel et psychologique, mais nous ne sommes pas formés, ni outillés pour suivre des enfants violents et atteints de troubles profonds. Il est évident que ce jeune garçon présumé meurtrier n’aurait pas dû se trouver dans notre établissement si nous avions connu la réalité de ses antécédents. Indirectement, le gouvernement, en décidant, ce lundi, de placer tout mineur auteur d’un crime sexuel grave en centre éducatif fermé, et de faire obligation aux instances judiciaires d’en prévenir l’établissement d’accueil, vient de confirmer notre attitude. Il n’y a jamais d’utilité à un drame de cette nature, mais ce malheur aura peut-être contribué à faire davantage prendre conscience aux autorités publiques d’un problème réel.

Quelles conséquences pourraient avoir sur l’avenir du Collège cette terrible affaire ?

Pour l’instant, nous n’en sommes pas à ces conséquences sur le moyen terme. Dans un premier temps, les doutes devront clairement être levés sur la responsabilité du Collège dans cette affaire. Ce qui, espérons-le, se produira rapidement. Les parents qui étaient venus chercher leurs enfants en fin de semaine les ont remis au Collège. Il n’ y avait que très peu d’absents ce lundi. Malgré la douleur de tous et les crises de larmes, je dois dire que la plupart des élèves ont réagi de manière émouvante et magnifique. Ils ont tous eu une attitude généreuse et extraordinaire.

Reste qu’à ce stade les conséquences de ce drame sur l’équilibre financier fragile de notre établissement sont imprévisibles. Mais je crois que l’attitude et le projet du Collège ont été compris. Dans les messages que nous recevons aujourd’hui, malgré quelques dures critiques, l’immense majorité sont ceux qui manifestent de l’admiration pour notre manière d’éduquer et les valeurs que nous défendons.

Propos recueillis par Jean-Luc Mouton

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