Article du 29 novembre 2011 repris du site "Le plus" du "Nouvel Obs" 

LE PLUS. Le collège-lycée Cévenol de Chambon-sur-Lignon est tristement célèbre depuis la mort d'Agnès, agée de 13 ans, une de ses élèves. François Gast est lui aussi passé par cet établissement et il n'y a pas connu la même expérience que le fils de Séverine Labat, une maman et chercheur au CNRS, qui a témoigné sur Le Plus.

1d30f9f.jpgMeurtre d'Agnès : j'ai fréquenté son collège et j'y étais heureux

Quelle tristesse, quelle incompréhension également. Agnès nous a quittés, laissant derrière elle désolation et quête de l’inexplicable. Depuis l’étranger, la communauté française a suivi ce triste évènement et ceux d’entre nous qui ont déjà franchi les murs invisibles du collège Cévenol ont été très perturbés par les témoignages évoqués dans la presse.

Mais au-delà des discours sur la responsabilité de qui ou de quoi, il me semble important de rappeler ce qu’est le Cévenol, ce qu’est le Chambon-sur-Lignon, qui sont ces gens à qui nous avons été confiés lorsque nous étions plus jeunes, nous, anciens élèves du collège Cévenol.

Je suis protestant et je connais bien ce petit village de Haute-Loire qui depuis mon enfance berce mes hivers et mes étés, dont la gentillesse des habitants, leur force de caractère, leur simplicité et leur altruisme valent les 7-8h de route qui m’en sépare le reste de l’année. Ma famille reste très attachée à ces terres empreintes des mêmes valeurs qui nous animent, l’aide à son prochain, le refus de l’injustice et de l’intolérance.

Si aujourd’hui je me sens obligé de défendre le collège Cévenol c’est avant tout parce que sans le bref passage que j’y ai fait en 2002, je ne serais probablement pas là où je suis aujourd’hui. J’ai toujours été un élève agité, imaginatif, une plaie pour tout professeur digne de ce nom. J’ai toujours eu un problème avec l’autorité et une amitié sincère pour les cancres, les rebelles, les solitaires et les révolutionnaires. Je me suis trouvé pour la première fois au pied du mur en 2002 et je revois mon père me demander très simplement dans la voiture : "est-ce que tu veux quitter Rouen ?". Sans même réfléchir j’ai répondu "oui", et je savais exactement où cette réponse m’emmenait.

Je suis arrivé au collège Cévenol une nuit de décembre, sous cinq centimètres de neige et je reconnais que ma première pensée fut : je peux enfin mettre une image sur l’expression "prison à ciel ouvert". Le campus était blotti au bord du village, à l’orée d’une forêt magnifique. J’ai pris mon baluchon et me suis installé dans une chambre qui allait devenir mon chez-moi pour les 7 mois suivants.

Je savais que mes mauvaises fréquentations m’avaient poussé à quitter ma ville natale, je ne souhaitais pas me faire d’amis au Cévenol et je pensais que mon nouveau départ aurait lieu en rentrant à Rouen. J’avais tort. Rétrospectivement cela aura été les 6 mois les plus intenses de ma vie.

Aucun autre établissement ne m’aura marqué autant que celui-ci. Nous étions généralement deux par chambres. L'internat à l’époque était l’un des deux seuls en France à rester ouvert les week-ends et la population était d’une mixité incroyable. Cancres rejetés de tous les lycées du coin, fils d’opposants africains, de cinéaste américain, de jeunes sur lesquels les autres systèmes éducatifs n’avaient pas eu de prise mais également d’artistes, de génies, de gens qui étaient là par choix.

Au Cévenol plus personne n’avait de titres, chacun avait son lot de secrets que nous ne partagions pas toujours, quoi qu'il en soit chacun laissait son fardeau à la porte d’entrée et nous devenions tous des internes, nous étions tous égaux. Ce que nous partagions c’était notre culture. Dans mon unité nous étions deux Français, trois Ivoiriens, un Russe, un Américain et un Chinois (j’espère ne pas me tromper). Nous n’étions pas tous amis mais vous seriez étonnés de la solidarité des internes entre eux lorsque certains d’entre nous se trouvaient en difficulté.

Je relis le post de blog de Romain Blachier sur Rue89 et me heurte devant l’incompréhension. Je ne suis pas de ceux qui soutiennent que le Cévenol est un lieu passionnant, soyons honnête, l'hiver est long dans la montagne ! De plus, la tradition protestante n’aide pas le collège qui reste très sobre, trop peut-être. Mais quand j’entends un élu décrire le Cévenol comme "un lycée cherchant la liberté et la réhabilitation de l'homme mais n'arrivant plus, contrairement à il y a maintenant quelques dizaines d'années, par l'éducation, à retrancher la bête de l'homme, se contentant de la concentrer dans les montagnes de Haute-Loire...", je ne peux rester assis sans rien dire.

Cette nature si ennuyeuse que vous décrivez est celle-là même qui m’a fait prendre conscience de l’importance des gens qui m’entouraient, nous avions comme tout internat de France nos lots de bêtises à faire pour tuer le temps. Nous étions des enfants loin de chez nous et ce que certains décrivent comme du laxisme est en réalité un équilibre subtil entre liberté et responsabilisation. Nous n’avions plus de parents à coté de nous pour échapper aux problèmes, nous étions face à nous-même. C’est au Cévenol que j’ai compris l'importance de la diversité, de la deuxième chance, le respect des différences. C’est également là-bas que j’ai appris à vivre en communauté.

A Séverine Labat, je comprends votre réaction et regrette qu’un évènement aussi sinistre soit nécessaire pour déclencher la colère des parents. Soyons francs, la vie en internat est n’a jamais été une chose évidente elle est faite de conflits et de rapports de force mais également d’amitiés sincère et d’entraide. Une fois de plus, il faut faire preuve de discernement. Faire le choix de la médiation et amener les élèves à comprendre d’eux-mêmes ce qui fait le succès de la vie en communauté ne peut être qualifié d’abandon de la mission éducative.

Si nous avons un minimum d'honnêteté intellectuelle il nous faut reconnaître qu’aucun environnement, aussi ennuyeux ou laxiste soit-il, ne peut transformer quelqu’un en monstre. Ceux-là vivent parmi nous, nous pouvons parfois nous en protéger (c’est le rôle de l’Etat) mais certainement pas pointer du doigt un quelconque établissement pour justifier leurs actes. Et à un autre niveau, comment penser à prévenir l'impensable ?

Je ne crois malheureusement pas qu’un seul collège, lycée ou une quelconque institution aussi strict et réglementé soit-il puisse prévenir ce genre de choses (prenons l’exemple des fusillades dans les lycées américains). La réalité est bien plus dure à accepter : les seules personnes qui peuvent peut être prévenir ce genre de drame sont les parents eux-mêmes, mais qui irait dénoncer son propre fils à la justice ?

Et puis que dire des Chambonnais, ces gens qui, il y a plusieurs décennies, ont caché plusieurs milliers d’enfants juifs (entre 3.000 et 6.000 selon les estimations) ? Ces irrésistibles Auvergnats qui n’ont su accepter la barbarie, qui ont fait de l’aide à leurs prochains et de l’anonymat un mode de vie simple. Vous voilà porteurs d’un bien terrible fardeau.

J’ai raté mon bac cette année-là, mais après une seconde tentative j’ai intégré l’IFI à la Rouen Business School, je suis parti en Russie puis aux États-Unis. J’ai commencé ma carrière dans le maritime au Havre puis à 26 ans Je suis devenu directeur d’une Chambre de commerce franco-américaine aux USA.

Je dois reconnaitre que partout où cette vie étrange m’a emmené, je sais que le collège Cévenol a marqué une étape décisive, celle où un jeune doit comprendre qu’il ne peut pas toujours compter sur les autres pour être remis dans le droit chemin, que l’étiquette et les préjugés sont des fléaux qui nous aveuglent. Je porte dans mon cœur les visages de ceux qui m’ont entourés à cette époque, je reviens aussi souvent que mon travail le permet sur ces terres où l’odeur des pins et la bonté de la nature m’apaise, où la force des éléments me rappelle pourquoi nous devons rester humbles, rester humains.

J’espère que le temps rendra au Chambon-sur-Lignon l’anonymat qui fait son charme et son authenticité. Je remercie le collège Cévenol de m’avoir donné une seconde chance et j'invite les anciens à témoigner de leur expérience là-bas. La liberté, la simplicité, la diversité, la solidarité, la vie en communauté, le respect de son prochain et la proximité de la nature sont les ingrédients qui font du collège sa spécificité et n’existent nulle part ailleurs. Il ne s’agit certainement pas d’une école parfaite, mais il n’en existe pas (vous pouvez me croire j’en ai fait quelques-unes) et je crois que le collège Cévenol s’est construit sur des bases humaines qui manquent à beaucoup d’autres.

Mes vœux vont à la famille d’Agnès et à sa mémoire. Aucun mot ne peut apporter de réconfort face à tant d’incompréhension et de chagrin. Je me joins aux milliers de personnes qui vous soutiennent pour vous présenter mes plus sincères condoléances.

Par François Gast
Expatrié, ancien élève (2002)