coloriage-silence.jpgBeaucoup d'internautes ont ressenti le besoin d'exprimer leur légitime colère suite à l’assassinat d’Agnès.

Certains ont souhaité s'exprimer sur ce site dans l'espace "commentaire" de nos articles. Parfois très courtoisement, quelque fois plus violemment. Mais toujours de façon inappropriée car ces interventions ne s'inscrivaient pas dans l'objet des sujets ouverts. Elles souhaitaient bien plus largement interpeller le lecteur sur cet assassinat lui-même, ces circonstances et les responsabilités à trouver. Ces commentaires n'ont donc pas été publié. D'autres espaces sur le web étant plus destiné au débat public et dont certains sont de grandes qualités. J'ai souvent répondu en privé aux interlocuteurs courtois pour leur expliquer ce choix. Je saisi aujourd'hui l’occasion d'un nouveau commentaire digressif pour y répondre publiquement dans un espace ouvert à cet effet.

Le voici, en date du 30 décembre et signé « Pierre » posté sous l’article « Disparition d’Agnès ».Je l'ai également répliqué sous cet article, pour mémoire.

"Cet espace n'est pas destiné à l'évocation de polémiques sur les faits eux-mêmes. Les commentaires qui contreviennent à cette décence ne sont pas publiés." Vous vous sentez un peu responsables de ce qui est arrivé. C'est normal quand on ferme les yeux sur la violence quotidienne. Pourquoi ce garçon est-il passé en conseil de discipline en juin ? Pourquoi il est gardé à la prochaine rentrée ? Je vous conseille de lire le livre de Karen Montet-Toutain, "Pourtant, je les aime", écrit par une prof qui a reçu 7 coups de couteau. C'est trop facile de ne pas voir ou d'interdire les polémiques.

Si je prends rarement le temps de répondre à des accusations infondées, il se trouve que ces propos sont courtois et que les questions qui les sous-tendent sont légitimes.

1 - "Cet espace n'est pas destiné à l'évocation de polémiques sur les faits eux-mêmes. Les commentaires qui contreviennent à cette décence ne sont pas publiés."

Il n'est pas facile de gérer des espaces de dialogues thématiques sur le net. D'une façon générale, tous ceux qui animent des forums en savent quelque chose. Il suffit d’ouvrir un "topic" sur le fonctionnement des PC et quelqu'un vient témoigner de son Mac qui ne marche pas... En l'occurrence cet "article" invitait à exprimer des condoléances et de la compassion pour Agnès et sa famille, pas à ouvrir un débat sur les causes de ce drame. Ce qui, bien heureusement, ne doit pas nous interdire, bien au contraire, d’initier ou d’accompagner toutes les initiatives et procédures de droit pour que raison et justice soient produites.

2 - « Vous vous sentez un peu responsables de ce qui est arrivé. C'est normal quand on ferme les yeux sur la violence quotidienne. »

Personnellement, je ne me sens pas "un peu" responsable de ce qui est arrivé. Je me sens par contre responsable de la société dans laquelle je vis, de ses déviances et de ses impuissances supposées ou réelles. Comme vous, certainement, je tente de combattre la violence quotidienne dans laquelle nous vivons par mes engagements personnels et citoyens. Mais tous, autant que nous sommes, nous n’en ferons sans doute jamais assez.

3 - « Pourquoi ce garçon est-il passé en conseil de discipline en juin ? Pourquoi il est gardé à la prochaine rentrée ? »

Le Collège Cévenol est-il responsable ? Je peux bien sûr avoir un point de vue personnel à ce sujet. Un sentiment qui serait forcément peu objectif tant je connais cet établissement. Un tel crime donne lieu heureusement à une analyse approfondie des faits y ayant conduits. Cette dernière nécessite des compétences autrement plus légitimes que les miennes et plus appropriées, à mon avis, que la discussion libre que nous pourrions avoir sur notre site. Le gouvernement a déjà répondu positivement à la demande exprimée par le Collège et l'ensemble des dirigeants d'établissements scolaires en France. A savoir que l'obligation d'informer toute les parties s’impose dorénavant aux juges. Cela réglera-t-il tout ? Peu s'en faut ! Mais au moins, et juste pour répondre spécifiquement à votre question, je suis convaincu que, oui, si le directeur de l’établissement avait été informé des faits incriminés à cet élève, l'incident de juin aurait plus certainement pu conduire à son exclusion. Ce qui est certain c'est qu'une inspection générale par l’Education Nationale a été demandée dès les premiers jours par le Collège et diligentée en décembre. Elle va dire ce qu’il en a été vraiment. Du fonctionnement usuel du Collège et de ce conseil en particulier. Elle va rendre ses conclusions. Je n'ai aucune idée de celles-ci. Mais si elles condamnent le Collège ou telle ou telle personne en particulier, je lui donnerais raison. Et si elles considèrent que l'établissement peut poursuivre son activité mais doit travailler "autrement" ou "mieux", je m’emploierais à aider cet établissement à y parvenir. Pourquoi ?

Celui-ci n'a pourtant rien d’exceptionnel. Les résultats scolaires sont terriblement « moyens » et les coûts d’internat sont ceux d’un établissement privé qui n’est soutenu par aucune congrégation. Il n’y a pas d’actionnaire et donc pas de profit à faire. Les salaires sont faibles. Le climat est rude. Les équipements modestes. Qu’a-t-il de particulier alors ? Il est juste le produit d'une histoire locale peu banale. Avec au départ un homme d'envergure qui décide en 1938 de créer un établissement au Chambon sur Lignon parce qu'il n'y a aucun établissement secondaire à proximité et que du coup, en hiver (long sur ce plateau) les enfants du coin ne peuvent y accéder. Un professeur et une dizaine d'élèves la première année… Il se trouve que cet homme a été un des principaux acteurs qui ont fait que cette commune, et celles d'alentours, ont accueilli et protégé des milliers de réfugiés pendant la guerre, espagnols, alsaciens, puis juifs. Il se trouve qu'après la guerre, cet établissement a poursuivi, bon an mal an, sa vocation d'accueil local, national et international. Il se trouve que tous les anciens que je connais et qui ont passé là un trimestre, un an, voire plusieurs années, considèrent ces moments de leurs adolescences parmi les plus fondateurs de leur existence. Pour eux, c’est grâce à ces moments passés là, qu’ils ont pu poursuivre leurs études et "réussir" leur vie. Pas financièrement non, mais plutôt moralement, "éthiquement". Nul doute que d'autres, que je ne connais pas car ils se sont éloignés, ont passé dans cet établissement des années quelconques voire insatisfaisantes. Comme partout. Je connais des élèves qui sont heureux de faire leur scolarité à Louis le Grand (Paris) et d'autres qui en sortent, en cours d'année, totalement cassés, détruits par la pression scolaire qu'ils n'y ont pas supporté. Louis le Grand est-il un bon lycée ? Pour ceux qui en tirent bénéfice, certainement, et pas pour les autres. Le Collège Cévenol est-il un bon lycée ? Pareil !

C'est ainsi qu'en tant qu'anciens, nous sommes quelques-uns à défendre le principe que cet établissement, dans sa vocation à éduquer pour la paix et la non-violence, mérite de fonctionner. C’est ainsi aussi qu’en tant qu’anciens, nous sommes tout particulièrement sidérés par ce qui est arrivé en ce lieu et également extrêmement attentifs aux suites à y donner.

C’est ainsi qu’en tant qu’anciens, en lien étroit avec les élèves actuels, leurs professeurs et tous les salariés du Collège, nous nous investissons plus que jamais dans le soutien à leur apporter.

Chacun peut et doit donc tenir son rôle. Le nôtre aujourd’hui est de rassembler ceux qui pensent qu’une telle ambition éducative mérite d’être poursuivie en ce lieu et que tout doit être fait pour que ce qui a failli pour provoquer le drame de novembre dernier soit identifié, corrigé, voire sanctionné. Je comprends parfaitement aussi que d’autres aient pour premier rôle d’être vigilants à ce que le temps n’estompe pas cette recherche de causes et de solutions. C’est votre rôle de citoyen et je trouve normal qu’à ce titre vous nous interpelliez. Comme je trouve normal de vous avoir répondu pour vous apporter un contrepoint sincère à vos assertions. La tenue de notre assemblée du 10 décembre dernier et ses conclusions l’avaient démontré. Mais je tenais à y répondre personnellement.

En toute cordialité.

Laurent Pasteur
Président des anciens