3486.jpgMalgré ses difficultés, le Collège Cévenol tente tant bien que mal de poursuivre son action éducative et de cultiver sa différence. Au Chambon-sur-Lignon comme dans les communes voisines, ses soutiens sont nombreux.

Le Collège Cévenol attise les passions, c’est un fait. Mais en serait-il vraiment de même s’il n’était pas perché à plus de 1 000 mètres d’altitude, au beau milieu de la nature ? Rien n’est moins sûr car l’environnement de l’établissement n’a rien à voir avec celui d’un lycée de ville.

Pour accéder au Collège à partir du Chambon-sur-Lignon, il faut marcher une quinzaine de minutes, le long d’une route plutôt pentue. Pas de portail ni de grilles, seul un panneau annonce l’entrée du Collège. On accède aux différents bâtiments par des chemins entourés d’arbres ou de pelouse. Le tableau évoque invariablement le campus d’une petite université américaine. En cette fin d’octobre, le feuillage automnal ajoute à la beauté du lieu. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le climat est rude et les hivers sont longs.

« L’isolement du Collège peut être problématique, admet Patrick Sellier, le directeur, trente-deux ans d’enseignement privé catholique. Mais le cadre est vraiment exceptionnel et je sais que beaucoup de lycées nous envieraient. » Le campus, grand de quinze hectares, impose des contraintes de surveillance différentes de celles des internats de ville.

« Il faut sécuriser au maximum cet espace ouvert, toujours savoir où sont les élèves », explique Thierry Devoulon, responsable de l’internat depuis le mois de juillet. Après une longue expérience dans l’enseignement privé, le défi de relever le Collège Cévenol l’a séduit.

« J’ai senti qu’il y avait un vrai potentiel ici, un blason à redorer. Nous n’avons pas beaucoup de moyens, mais nous pouvons quand même mettre des choses en place et surtout impliquer les jeunes dans la vie de leur établissement. »

La création d’une maison des lycéens est ainsi en chantier. Car il faut aussi divertir la vingtaine d’internes permanents, qui vivent sur le campus la semaine entière. Pour eux, les week-ends peuvent être longs. C’est pourquoi les maîtres d’internat proposent des activités en dehors du campus, le samedi ou le dimanche.

Une grande famille

« Faire beaucoup avec peu » pourrait être la devise, officieuse, du Collège Cévenol. On en veut pour preuve l’énergie déployée par Marie-Catherine Efkhanian, professeur documentaliste, pour mettre en place des activités en lien avec les valeurs revendiquées par l’établissement. Formation à la communication non-violente, opération « Lycée au cinéma », atelier théâtre, préparation au concours national de la Résistance, ces actions ont impliqué plus de deux tiers des enseignants l’an dernier.

« Ici, les élèves prennent confiance en eux, ils réalisent que l’adulte n’est pas forcément quelqu’un qui juge sans arrêt, note Marie-Catherine Efkhanian. Pour nous, c’est un travail difficile, mais je l’estime nécessaire. Le Collège a toute sa place dans le panorama français de l’enseignement. Mais malheureusement, le fait de dire “nous donnons une chance” n’est pas pris en compte dans les statistiques, qui elles, glorifient le 100 % de réussite au bac. Pourtant, l’éducation n’est pas une valeur marchande ! »

Les internes ont conscience d’appartenir à un établissement différent ; l’attachement au Collège n’est pas l’apanage des anciens élèves. Sur le chemin de l’établissement, on croise Diego, en classe de seconde.

« Le Cévenol, du moins pour les internes, c’est une sorte de grande famille, confie-t-il. Avant d’arriver ici, je n’étais pas autonome, je ne connaissais rien à la vie. J’ai appris plein de choses utiles et qui me serviront plus tard, comme savoir ranger ma chambre ! »

« Je suis arrivée ici en échec scolaire total et aujourd’hui je suis en terminale L avec 58 points d’avance pour le bac, ajoute Chiara, jeune interne italienne de dix-sept ans. Cette année, il y a un très bon esprit de famille et de convivialité à l’internat. Tout est évidemment plus serein que l’an passé. »

« La petite Agnès », comme beaucoup l’appellent ici, reste évidemment dans toutes les mémoires, au Collège comme au Chambon. Lors des journées qui ont suivi la découverte de son corps, le comportement des journalistes a scandalisé la population. « Le traitement de l’affaire Agnès a été odieux, honteux, se rappelle Marie-Hélène Huart, présidente de l’association des parents d’élèves (APE). Les équipes de journalistes ne laissaient aucun répit aux enfants, c’en était malsain. » Plus tard, la publication dans Le Monde en juin 2012 d’un article sur le drame a blessé nombre d’habitants par sa virulence à l’égard du Collège et du village. Le travail des parents d’élèves – informer les familles, dédramatiser le mal-être des premières semaines à l’internat – en a été d’autant plus nécessaire. Mais leur action ne s’arrête pas là. Tout au long de l’année, certains week-ends, les familles membres de l’APE accueillent régulièrement les internes qui ne peuvent pas rentrer chez eux.

« Ce que nous voudrions avant toute chose, c’est que d’autres jeunes puissent profiter de ce que les nôtres ont reçu au Collège Cévenol, explique Marie-Hélène Huart. Nos enfants sont la preuve que les élèves qui sortent du Collège deviennent de jeunes adultes qui réussissent et qui sont bien dans leur peau. »

La valorisation de chacun

Le pasteur du Chambon-sur-Lignon, Andreas Braun, est lui aussi une figure familière au Collège. Tous les lundis, il se rend sur le campus et propose aux internes présents une petite histoire, tirée de la Bible ou d’un ouvrage de philosophie. Un prétexte à la discussion.

« On parle de choses et d’autres, des examens, de la vie au Collège… Et au fur et à mesure, on tisse discrètement mais fidèlement des liens avec les élèves. Je vois cela comme un tout petit début de cure d’âme. » Pour le pasteur, la présence d’un lycée sur la commune offre un cadre de vie « idéal ». Le récent déclin de l’établissement le désole. « Les familles qui refusent d’envoyer leurs enfants au Collège ne voient pas qu’elles mettent à mal le tissu social de proximité du Plateau. Le Collège Cévenol est finalement emblématique du protestantisme réformé français, on y retrouve la valorisation de chacun dans ce qu’il est. C’est admirable, mais c’est aussi une source de fragilité, car il est difficile de communiquer là-dessus. »

Pourtant, Andreas Braun garde l’espoir. Au Chambon-sur-Lignon, la survie du Collège Cévenol est une affaire collective.


Cercle de silence le 20 mars 2012 dans la cour de l’établissement en hommage aux victimes des tueries de Toulouse

Le Collège Cévenol, partie civile ?

Courant 2013 se déroulera le procès du meurtrier présumé d’Agnès Marin, assassinée le 16 novembre 2011. Parmi les défenseurs du Collège, beaucoup redoutent cet événement. Pour des raisons émotionnelles d’abord. Rouvrir ce chapitre présente le risque de replonger dans le traumatisme les élèves qui ont vécu le drame. Il y a six mois, la reconstitution du crime, en présence de l’assassin présumé, avait eu lieu la semaine même des épreuves du baccalauréat. Mais ce n’est pas la seule raison. Certains disent craindre que le procès, et la publicité médiatique qui l’accompagnera, signe l’arrêt de mort de l’établissement.

« Nous avons décidé de nous porter partie civile lors de ce procès, affirme ainsi Fabienne Mercier, membre de l’association des parents d’élèves du Collège Cévenol. Il serait trop facile de rejeter la faute sur le Collège, car c’est un établissement atypique, qui connaît d’importantes difficultés économiques, donc facile à enfoncer. Nous pensons qu’il faut pointer du doigt les dysfonctionnements de la justice dans cette affaire. Depuis le début, nous sommes du côté des parents d’Agnès, qui ont tant souffert, et de ceux de Mathieu, le meurtrier présumé, car un tel drame aurait pu arriver à tout le monde. »

De son côté, le Collège réfléchit également à l’éventualité de se porter partie civile.

Louis Fraysse - Réforme
n° 3486 - 01 novembre 2012

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