3486.jpgLe Collège Cévenol du Chambon-sur-Lignon se bat pour sa survie. Les efforts de transformation de l’établissement, entamés depuis deux ans, ont été sapés par le meurtre de la jeune Agnès Marin en novembre dernier.

Le Collège Cévenol n’a jamais été un établissement comme les autres. Tout au long de son histoire tumultueuse, il a dû faire face à de nombreuses crises mettant régulièrement en question son existence. Jusqu’ici, il est toujours parvenu à les surmonter. Mais en cette rentrée 2012, les difficultés rencontrées sont d’une ampleur inédite.

C’est en 1938 qu’André Trocmé et Édouard Theis, deux pasteurs du Chambon-sur-Lignon, en Haute-Loire, fondent le Collège Cévenol. Ces deux hommes, veulent permettre aux enfants de la région de pouvoir faire de bonnes études secondaires. Dès sa création, le Collège marque sa différence. Mixte, une anomalie à l’époque, il ne comporte ni murs, ni grilles, ni portail, mais dispose d’un internat permanent. La relation entre élèves et professeurs repose sur le dialogue, la paix et la non-violence, qui sont érigés en vertus cardinales. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les dirigeants joignent les actes à la parole. Des milliers de réfugiés, juifs ou espagnols, sont hébergés au Collège, qui refuse de transmettre aux autorités la liste des professeurs et élèves israélites.

Après la guerre, de prestigieux professeurs se succèdent au Collège, dont Paul Ricœur, qui y enseigna trois ans. Le nombre d’élèves augmente, de nouveaux bâtiments s’ajoutent aux anciens. On y trouve aussi bien des enfants du Plateau du Lignon, d’origine parfois modeste, que des fils ou filles d’expatriés plus fortunés et des élèves venus de tous les continents. Mai 68 passe, sans plus de vagues. Ce qui est réclamé ailleurs existe déjà ici, et depuis toujours. Mais les difficultés économiques surgissent déjà. En 1971, l’établissement signe un contrat d’association avec l’État, afin de réduire ses frais de scolarité. Au début des années 1990, le Collège Cévenol compte plus de 500 élèves. C’est à cette époque que le nombre d’inscriptions commence à diminuer, chaque année un peu plus. À la rentrée 2010, il n’y a plus que 150 élèves, de la troisième à la terminale.

Communication défaillante

« Le Collège a pâti de son isolement géographique, c’est un endroit difficilement accessible et assez mal desservi », indique Jean-Daniel Roque, ancien trésorier de la Fédération protestante de France, qui siégeait récemment encore au conseil d’administration de l’établissement. « Ceci couplé à une tendance à la baisse de l’internat en France. » À cela, il faut ajouter l’apparition, et donc la concurrence, de collèges et de lycées publics au Chambon même ou dans les communes avoisinantes. Certains mettent également en cause le repli sur soi du Collège pendant ces années et sa perte de visibilité due à une communication défaillante. La baisse drastique du nombre d’élèves et, partant, du nombre d’internes, plonge le Collège Cévenol dans une nouvelle crise. Sur le plan financier, l’établissement est exsangue. En 2009, il frôle le dépôt de bilan. Entre ses différents acteurs, les tensions se font de plus en plus violentes. Elles aboutissent à la démission de la présidente, Martine Chauvinc.

En février 2010, Claude Le Vu, ancien élève du Collège, est élu président. L’heure est grave. Il s’agit d’endiguer l’hémorragie d’inscriptions. Après plusieurs mois de concertation avec les professeurs et les maîtres d’internat, un plan de transformation du Collège, intitulé « Cévenol’ Up », est mis en place au mois de septembre 2011. Le plan liste un à un les dysfonctionnements qui mettent en péril la crédibilité du Collège : organisation éclatée « en silos », « absence de culture de management » ou encore « dégradation de la qualité de l’internat ». L’objectif est double : rendre le Collège digne de ses ambitions et recréer du collectif au sein de l’établissement.

« Cévenol’ Up va dans le sens d’une promotion de la rigueur et de la communication au sein du Collège, explique Claude Le Vu. Auparavant, il a pu y avoir une confusion entre la possibilité pour les jeunes de s’épanouir et un certain laisser-aller. » La nouvelle équipe ne ménage pas ses efforts. Refonte du règlement intérieur, création d’un conseil d’établissement, accompagnement spécifique des élèves étrangers .À la rentrée 2011, les changements institués semblent commencer à porter leurs fruits. Pour la première fois depuis des années, l’établissement enregistre une légère hausse du nombre d’inscriptions.

Mais le vendredi 18 novembre 2011, tout s’écroule. Le corps sans vie d’Agnès Marin, jeune interne de treize ans, est retrouvé dans un bois près du Collège. Son meurtrier présumé, âgé de dix-sept ans, est lui aussi interne. L’extrême violence du drame bouleverse les habitants du Plateau, et au-delà, la France tout entière. L’affaire déclenche une polémique d’ampleur nationale. Un an plus tôt, le jeune homme avait été mis en détention pour viol, mais la justice avait conclu, sur les recommandations d’un pédopsychiatre, qu’il n’était pas dangereux. Le Collège devient rapidement la cible de nombreuses critiques. L’équipe de direction est brocardée pour n’avoir pas suffisamment cherché à en savoir plus sur le passé de l’assassin présumé avant de l’accepter au Collège.

74 ans après sa création, le Collège Cévenol doit entamer un processus de renouveau  © Louis Fraysse

Recréer du collectif

Face aux accusations de laxisme et d’idéalisme, la communauté du Collège Cévenol oppose un front résolu. « Si affirmer que l’on peut donner une deuxième chance à une personne, que faire quelqu’un de malheureux quelqu’un d’heureux est une utopie, alors je la revendique !, s’exclame Jean-Michel Hieaux, vice-président du Collège, lui aussi ancien élève. Mais ceci à condition d’avoir une équipe très attentive, car si l’on prône la liberté, il faut des règles du jeu et être ferme quant à leur application. »

Peu après le drame, l’inspection générale de l’Éducation nationale effectue une visite au Collège Cévenol. Si le constat est très sévère, les inspecteurs relèvent néanmoins la « prise de conscience » de la situation dégradée du Collège ainsi qu’un « engagement et une motivation qui restent intacts dans l’adversité ». Ils affirment aussi avoir pu constater « combien la solidarité était un atout important dans l’établissement ».

Cependant, au Collège, le meurtre d’Agnès a laissé des traces. À la rentrée 2012, les effectifs de l’établissement dépassent à peine les 120 élèves. Pour assurer la rentrée prochaine, le Collège a un besoin urgent de liquidités. Au-delà, s’il veut retrouver son prestige, il lui faut moderniser une grande partie de ses installations dont l’internat, qui doit être rénové en priorité. Mais organiser de tels travaux nécessite des financements importants. Comment faire pour attirer les investisseurs ?

« Les valeurs du Collège Cévenol sont toujours pertinentes en 2012, estime Jean-Daniel Roque. Mais plus que jamais, il a besoin d’un projet qui corresponde à l’attente des familles. » Plusieurs axes sont alors évoqués : internat d’excellence, établissement pour enfants intellectuellement précoces, développement de l’aspect « international » de l’établissement, création de nouvelles sections de sports-études ; tous vont dans le sens d’une spécialisation du Collège Cévenol.

Dans son combat, le Collège dispose d’atouts. L’un des principaux est l’attachement très fort qui lie les anciens élèves à leur établissement. Lors de leur dernier rassemblement, en juin 2009, plus de mille personnes s’étaient ainsi réunies au Chambon. « Les anciens élèves ne sont pas attachés au Collège Cévenol par nostalgie mais par la conviction que c’est leur passage dans cet établissement, aussi court qu’il ait été, qui a fait d’eux ce qu’ils sont actuellement en termes d’éthique, de valeurs ou de choix de vie, explique Laurent Pasteur, président de l’association des anciens élèves. Ce qui nous unit, c’est la certitude partagée qu’il faut absolument que les nouvelles générations puissent avoir accès à cette offre d’éducation. »

Mourir guéri

Aujourd’hui, le Collège, dirigé depuis juin 2012 par un nouveau chef d’établissement, Patrick Sellier, assisté d’un nouveau responsable de l’internat, Thierry Devoulon, poursuit les réformes déjà entreprises. Avec sans cesse une épée de Damoclès au-dessus de la tête : si le Collège ne trouve pas de nouveaux investisseurs, il s’expose au risque de mourir guéri. « Le Cévenol est un établissement unique, par son accueil d’élèves de toutes origines sociales ou culturelles, par son ambition de former des adultes responsables et libres, par son éducation équilibrée entre savoir-faire et savoir-être, rappelle Claude Le Vu. Mais aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de l’aide de tous et de davantage d’élèves. » Jean-Michel Hieaux complète : « Le Cévenol permet chaque année de remettre des jeunes dans la vie. Cela a été le cas pour moi. Et on en a bien besoin dans un monde qui s’en désintéresse de plus en plus. »

Soixante quatorze ans après sa fondation, le Collège Cévenol est dos au mur. Plus qu’un établissement, si riche soit son histoire, c’est une vision de l’éducation – décriée par certains, encensée par d’autres – qui est menacée de disparition.

Louis Fraysse - Réforme
n° 3486 - 01 novembre 2012

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