Extrait du livre de Patrick Cabanel, Histoire des Justes en France*

Au confluent de ces traditions d’accueil [sur le Plateau du Lignon], se trouve l’actuel Collège Cévenol, devenu une pièce maîtresse, à côté du temple et des maisons d’enfants, du refuge au Chambon. Si André Trocmé en a avancé l’idée, en 1936, il semble qu’elle lui a été suggérée par son épouse italienne, Magda, qui dans sa jeunesse avait étudié au Collegio valdese, un établissement protestant fondé en 1831 (et toujours existant), dans la petite ville de Torre Pellice, la capitale des vallées vaudoises italiennes. Le synode régional accepte de financer un second poste pastoral dont le titulaire devra partager son temps entre les hameaux de la paroisse et le collège, en tant que directeur et professeur de lettres, latin et grec : Édouard Theis , compagnon d’études de Trocmé, objecteur de conscience, ancien missionnaire au Cameroun et à Madagascar, époux d’une Américaine, arrive à la rentrée 1938.

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Le Collège doit offrir la possibilité d’études secondaires aux enfants de la bourgeoisie locale et aux pensionnaires de maisons d’enfants existantes, réunis dans une perspective pacifiste, chrétienne sans prosélytisme, et internationale. Son nom originel, l’École Nouvelle Cévenole, annonce un projet pédagogique novateur, caractéristique d’un certain nombre d’expériences, dans la lignée de l’École des Roches (Verneuil-sur-Avre, 1899), dont un cousin germain du pasteur Trocmé, et père de Daniel Trocmé, est l’inamovible directeur des études, et des congrès de la Ligue internationale pour l’éducation nouvelle (LIEN).

Bien des expériences pédagogiques viennent alors de Suisse, avec Adolphe Ferrière, Édouard Claparède, Pierre Bovet , tous protestants pacifistes. Précisons que Célestin Freinet , dont nous avons vu les locaux scolaires de Vence accueillir Fisera et ses enfants, a participé aux congrès de la LIEN, et que Marguerite Soubeyran, la créatrice de l’École de Beauvallon, était allée se former auprès de Ferrière : le parallèle avec le Chambon de l’École Nouvelle Cévenole ne laisse pas de frapper. L’envol des effectifs traduit, outre un succès propre, l’essor du refuge local : 18 élèves la première année, jusqu’à 350 en 1944, dont un certain nombre de Juifs, y compris dans un corps enseignant qui offre un destin, comme dans d’autres établissements de ce type, à des Juifs étrangers et à des enseignants victimes du Statut.

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* Patrick CABANEL : Histoire des Justes en France Armand Colin, 2012, 414 pages, 27,50 €

Le titre de « Juste parmi les nations » récompense, après collection de témoignages de Juifs, toute personne non juive qui, au péril de sa vie et sans contrepartie, a sauvé au moins un Juif au cours des années 1940. Il s’agit de la plus haute distinction civile décernée par l’État d’Israël, depuis 1963. Une médaille est remise à cette personne, ou à son ayant droit lorsqu’il s’agit d’une récompense posthume ; elle porte cette phrase du Talmud : « Quiconque sauve une vie sauve l’univers tout entier. » Naguère, le récipiendaire ou son ayant droit était invité à planter un arbre à son nom dans l’Allée des Justes au mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem ; mais la saturation de cette forêt ne permet plus d’accomplir ce geste. Les noms sont désormais gravés sur le mur des Justes à Jérusalem, et, pour les Français, sur le mur qui a été inauguré en 2006 au Mémorial de la Shoah, à Paris.

Professeur d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse Le Mirail, Patrick Cabanel, qui travaille depuis des années sur ce sujet, et en particulier sur le sauvetage dans les Cévennes, se propose de faire la première histoire globale des Justes en France (et non pas « de France », car quelques étrangers ont agi en France). Ses sources sont fragiles : dossiers des 3500 Justes français, enquêtes orales, quelques archives des militants du sauvetage clandestin (« l’imprudence des acteurs fait le bonheur de l’historien »).

L’ouvrage est impressionnant. C’est une étude scientifique exigeante qui traduit l’immense culture de l’auteur sur le sujet (plus d’un millier de notes appuient, précisent et complètent les démonstrations). Mais c’est aussi un texte très vivant, bien écrit, qui présente des dizaines d’études de cas, qu’il s’agisse de femmes, d’hommes ou d’organisations (un millier d’entrées dans l’index des personnes et seulement un peu moins dans celui des lieux). On ressent très profondément à la lecture de l’ouvrage l’imprégnation de l’auteur par son sujet, ainsi que sa compréhension intime du contexte social, politique, culturel et religieux de la France des années 1940.