jerome-savary.jpgNotre ami et ancien camarade Jérôme SAVARY s'est éteint ce lundi 4 mars au soir à Paris, a seulement 70 ans. Le fondateur du Grand Magic Circus avait dirigé le Centre dramatique de Montpellier, Chaillot, l'Opéra-Comique, sans jamais perdre sa verve et son inventivité. Pour ceux qui l'ont connu au Collège, comme pour tous les anciens, il représentait une belle image de l'esprit du Collège Cévenol : pacifiste et frondeur, créatif et généreux. A l'heure où le Collège Cévenol se refonde en redonnant une place prépondérante à l'éducation aux arts et notamment au théâtre, nous perdons non seulement un ami, mais aussi un parrain de grande envergure qui aurait su transmettre sa belle énergie au plus jeunes générations.

Jérôme Savary est né en Argentine en juin 1942. Il a tout juste 6 ans lorsque ses parents, un père fermier-écrivain normand et une mère fille d'un gouverneur de l'Etat de New-York, se séparent. Sa mère regagne la France avec ses trois enfants. Elle veut que ceux-ci grandissent à l'air pur et profitent d'un collège franco-américain de bonne réputation. Elle vient donc au début des années 1950 s'installer, route de St- Agrève, à un kilomètre du centre du bourg du Chambon.

Jérôme ira d'abord à l'école communale

A travers bois et prairies, il se rend à l'école du village. En hiver, il chausse les skis et revient chez lui le soir quand il fait déjà nuit avec la peur de l'aventurier perdu au milieu de la forêt ! Il garde pourtant un bon souvenir de l'école communale, de ses maîtresses, Mme Ferrier, Mlle Varnier... et aime côtoyer les fils de paysans qui sont ses camarades. Il va le soir les voir dans leurs fermes et à l'occasion participe à leurs travaux. Dans son enfance, chaque ferme, perdue dans la neige, parfois complètement isolée, surmontée d'une fumée bleue, annonce un bon feu. Et combien de fois dans ses randonnées de trappeur s'est-il réfugié dans ces cuisines qui sentaient l'étable, à boire un bol de lait bourru avec ces paysans rudes, silencieux, souvent revêches mais profondément accueillants. De cette enfance passée dans la nature, il pense d'ailleurs tenir le goût pour l'utilisation des éléments naturels au théâtre : feu, eau, neige et vent. Il écrit ainsi dans son autobiographie : “Je me souviens des maçons qui construisaient notre maison au Chambon-sur-Lignon. Ils chantaient en travaillant. La repasseuse de la blanchisserie chantait. L'électricien, le boulanger chantaient...” (1)

C'est ensuite le Collège

A 11 ans, avec son frère Victor, il quitte, après ses études primaires sans problème, l'école communale et ses copains du village pour aller au Collège Cévenol. “C'était un collège à l'américaine, avec des bâtiments dispersés au milieu des bois. L'ambiance y était bucolique, les professeurs gentils et compréhensifs, les salles de classe de plain-pied avec la nature.” Et c'est là que l'adolescent va découvrir un monde nouveau avec la magie du théâtre. En effet, une fois par trimestre, qu'il neige ou qu'il vente, un vieil autocar, chargé de forêts en carton-pâte et de robes de princesse, grimpe sur la route tortueuse de Saint Etienne et s'arrête au Chambon-sur- Lignon devant le cinéma “ Foyer Cévenol “. C'est la troupe de Jean Dasté, le précurseur de la décentralisation théâtrale en milieu rural. Les acteurs n'avaient pas peur de braver la froidure et les congères pour porter le théâtre au village. Jean Dasté adaptait ses mises en scène au cadre d'une salle désuète pour jouer les grands classiques de Molière, de Shakespeare ! Dès le décor installé, la troupe allait casser la croûte à l'Hôtel Central. Jérôme les suivait en catimini et observait, le nez collé à la vitrine du restaurant, la jeune première qui n'était autre que Delphine Seyrig, également élève au Collège Cévenol ! Puis à l'heure du spectacle : “je tremblais d'émotion dans mon fauteuil d'orchestre, comme halluciné, dans un état second.”

La résolution de devenir artiste

Dans les années 1950, le “Foyer Cévenol” ne donne pas seulement les beaux spectacles de Jean Dasté mais aussi, chaque samedi et dimanche, un film avec Garry Cooper chevauchant dans le Grand Canyon, Charlot découvrant les lumières de la ville, Marilyn descendant de l'autobus à Los Angeles... Comment vivre dans un petit village de la Haute-Loire quand l'on a vu cela ?
“Maman, je veux être artiste” claironne Jérôme à chaque repas.
Avec un groupe de collégiens de sa classe, il monte aussi un petit orchestre de jazz et joue lui-même de la batterie, au fond d'un garage, chaque dimanche après-midi. A quoi bon apprendre le latin et l'algèbre ! Ses résultats sont déplorables ! Jérôme fait même la grève des cours pendant plusieurs semaines. Il ne désire que quitter la montagne vellave et partir pour Paris. Sa mère comprenant que son désir est sincère accepte qu'il monte à Paris pour suivre en même temps que ses études secondaires des cours d'art. Jérôme Savary avait 15 ans alors, en 1957 !
Des années plus tard, après 19 ans passés aux Etats-Unis, et grâce au tremplin chambonnais, il sera assez solide pour se propulser loin et haut dans sa vocation “d'artiste”. Tout lui sourit : la fanfare des Arts Déco, la Compagnie Jérôme Savary, le grand Magic Circus, la direction du Théâtre de Chaillot, l'Opéra comique.... Il pensait alors : “Jérôme, tu es le plus heureux des hommes ! Pourvu que ça dure !”.

Gérard Bollon.

Le Journal du Chambon sur Lignon n°100 Décembre 2011
(1) “Ma vie commence à 20H30”.- Ed. Stock, 1991.

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