Quand les intellectuels se ressourçaient entre Ardèche et Haute-Loire

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Plateau Vivarais-Lignon. Au milieu du XXe siècle, de nombreux intellectuels ont séjourné entre Haute-Loire et Ardèche, cherchant le repos ou le refuge. Leur point commun : l’amour des lettres.

Albert Camus est venu s’y soigner, le poète Francis Ponge s’y est marié, Paul Ricœur y a enseigné, l’historien Jules Isaac s’y est réfugié pour fuir la persécution nazie… Qu’est ce qui a amené, dans les années 1940, nombre d’intellectuels, parmi les plus illustres du XXe siècle, sur le plateau Vivarais-Lignon ?

Les nombreux chercheurs ayant étudié la riche histoire du plateau avancent comme explications l’isolement du lieu, propice au refuge des juifs, et sa tradition de villégiature pour les familles bourgeoises. Celles-ci portent en elles « le fait protestant », selon Patrick Cabanel, historien, membre du conseil scientifique du Lieu de mémoire au Chambon-sur-Lignon, et Alain Debard, président de l’association Environnement et patrimoine du Mazet.

« Camus cherchait un lieu pour soigner sa tuberculose loin de la chaleur humide de l’Algérie où vivaient des pieds noirs protestants habitués à passer leurs vacances au Chambon-sur-Lignon. Ce sont eux qui lui ont conseillé le bon air de cette montagne. Il s’est donc installé à « Panelier » en 1942 », raconte Alain Debard.

L’accueil d’intellectuels juifs, comme André Chouraqui et Léon Poliakov, est lié, d’après Patrick Cabanel à « la proximité théologique, culturelle et de mémoire entre les religions juives et protestantes. C’étaient deux minorités persécutées. Les juifs vont se sentir plus à l’aise et se sentir d’égal à égal avec les pasteurs, des gens beaucoup plus lettrés que leurs contemporains de l’époque ».

Cette « montagne qui a des livres et des lecteurs », dixit Patrick Cabanel, est donc le théâtre du rassemblement d’intellectuels qui, outre le refuge et le repos, vont y trouver matière et calme pour leurs écrits. Albert Camus y écrit La Peste et sa pièce de théâtre Malentendu. Jules Isaac y rédige un essai sur l’antisémitisme. Tous retrouvent sur le plateau « les choses simples loin de l’agitation parisienne. C’est, pour eux, une forme de retour aux sources », affirme Alain Debard.

Le philosophe et résistant, Georges Canguilhem, dont l’épouse était originaire du Mazet-Saint-Voy, y venait avant tout « se reposer et entretenir la propriété familiale », affirme sa fille, Francette, qui vit encore dans le hameau de « Mazalibrand ».

De Tence à Saint-Agrève en passant par Le Mazet-Saint-Voy et Le Chambon-sur-Lignon, ces intellectuels vont laisser un héritage. « Cela a ouvert le pays en permettant un brassage important d’hommes et d’idées », explique Alain Debard.

Le collège Cévenol devient, après la guerre « un foyer d’ouverture de l’esprit », selon Patrick Cabanel, accueillant notamment parmi ses enseignants de philosophie, une autre grande figure en la personne de Paul Ricœur, qui y restera de 1946 à 1948.

Sur le plateau, où l’histoire pèse plus lourd qu’ailleurs, tous ces intellectuels ont apporté leur pierre, leurs mots.

Alexandre Pauze - Le Progrès - 29 septembre 2013